Avant d’être associé au terme taillandier, le forgeron d’outils était nommé serpier, vrillier ou encore ouvrier de taillants.
Ce n’est qu’à partir du 16e siècle que le terme « taillandier » s’officialisa pour désigner un forgeron (c’est-à-dire un artisan modelant le fer et l’acier à chaud) en charge de fabriquer des outils taillants (haches, serpes, faux, lames de rabots, bêches), mais aussi les vrilles et les limes, les tenailles, les burins, les pelles et les marteaux, ainsi que les ustensiles et objets du quotidien tels que les marmites, les crémaillères ou les chandeliers. Avec le temps et l’évolution des corporations, on en vient à lui associer plus spécifiquement la fabrication d’outils à main coupants et aratoires.
Oeuvrant au cœur des communautés et contribuant à leur équilibre économique en fournissant, le taillandier fournissait ainsi les outils nécessaires aux travaux des métiers agricoles, forestiers ou artisanaux, mais aussi du quotidien. Ainsi trouvait-t-on en France, jusqu’au début du 20e siècle, des milliers d’ateliers de taillanderie à travers le territoire.
La mécanisation des campagnes durant l’entre-deux-guerres, fit cependant baisser la demande en outils à main. En parallèle, la massification des productions et l’abaissement des coûts des outils industriels, eurent raison de l’activité des taillanderies artisanales. Standardisant les modèles d’outils, les productions industrielles se substituèrent peu à peu aux antiques spécificités régionales de formes et aux esthétiques singulières des artisans passés. Dans le même temps, Par conséquent on observe dans la seconde moitié du 20e siècle la disparition des petits ateliers et des manufactures d’outils forgés, entraînant avec elle une rupture de transmission des savoir-faire.
Alors que le métier se classe aujourd’hui dans la catégorie des métiers rares en France, il connaît également un renouveau dans le domaine depuis le début du 21e siècle, initiée par une nouvelle génération de forgerons taillandiers qui s’investit dans la redécouverte et la réactualisation de savoir-faire ancestraux, répondant aux demandes en outils ergonomiques, fonctionnels et spécialisés de la part de plusieurs corps de métier mais aussi des particuliers.
La rencontre avec la forge débute pour Martin CLAUDEL en 2005, lors d’un stage à la forge-musée d’Étueffont, en Franche-Comté, aux côtés du forgeron Robert Greset, dans un contexte de forge historique. Il poursuit en 2006 avec un CAP ferronnerie d’art, avant de s’orienter vers la taillanderie, un cheminement qui l’amène à rencontrer en 2010 Bernard Solon, dernier forgeron taillandier de sa génération en France oeuvrant au sein de la Taillanderie Alexis, à Orléans. Dans le cadre d’un stage d’initiation à ses côtés, il découvre les techniques traditionnelles de la fabrication d’outils tout en mesurant l’héritage millénaire de ces savoir-faire en voie d’extinction : c’est l’ouverture des portes sur un nouveau monde.
À l’heure de vouloir poursuivre son apprentissage en taillanderie, Martin se confronte à une absence de formation ainsi qu’à la disparation des derniers détenteurs de savoir-faire dans le domaine. Son évolution dans le domaine passe donc par une formation de terrain, notamment sur le chantier médiéval de Guédelon, en Bourgogne, en tant que forgeron au service d’une communauté d’oeuvriers bâtisseurs du château. À travers la restauration d’outils anciens qu’on lui confie, il observe également la diversité des formes du passé et analyse les traces renseignant sur des étapes de fabrication, l’outil devenant alors support d’apprentissage et apportant un témoignage silencieux mais précieux.
En 2014, il s’installe à son compte en créant son propre atelier sous le nom de Taillanderie Claudel. Depuis lors, il poursuit sans relâche l’approfondissement des techniques artisanales et traditionnelles de taillanderie, leur compréhension et leur réactualisation, en vue d’apporter sa pierre à l’édifice dans la conservation de ce métier séculaire.
Les techniques de forge à chaud figurent au centre de l’atelier de Taillanderie CLAUDEL. En effet, le déplacement précis de la matière, le respect des épaisseurs et l’harmonie des formes sont une grande partie de l’intérêt de Martin pour le métier.
S’inscrivant dans la tradition de la taillanderie artisanale, il perpétue également des techniques traditionnelles de forgeage parmi lesquelles la soudure au feu pour l’aciérage d’un fer notamment. Cette technique consiste à réserver l’acier, chargé en carbone, pour la partie travaillante de l’outil c’est-à-dire le tranchant, et à façonner le reste de l’outil à partir d’une ou plusieurs pièces en fer alors elles aussi soudées ensemble au feu.
Une fois l'outil forgé, il assure les traitements thermiques pour donner à l’acier ses qualités de dureté et de résistance en fonction de son usage.
Viennent ensuite les étapes d’émouture, de mise au tranchant et de polissage, pour lesquelles Martin emploi pour partie des techniques et des machines anciennes, empruntées à la tradition coutelière thiernoise, à l’instar des meules à eau et des tourets à disques émerisés. Ce choix de techniques de finition contribue à respecter les matières, en particulier l’acier trempé, tout en conférant une sobriété globale à la production par limitation des déchets, notamment de bandes abrasives d’usure trop rapide dans un contexte de production importante.
Il réalise finalement lui-même les manches de ses outils à partir de bois endémiques, maîtrisant ainsi toute la ligne de production et garantissant ainsi des outils à la hauteur de ses exigences.
Sa production repose par ailleurs sur un ensemble de machines et d’équipements anciens, voire historiques pour certains, qu’il s’attache à entretenir et à restaurer au fil du temps et des acquisitions, dans le but de contribuer à la sauvegarde d’éléments matériels associés au patrimoine taillandier. Et, qui sait, de recréer peut-être un jour, un atelier digne d’une manufacture d’outils du tournant du 20e siècle qui aurait représenté l’apogée du métier.